JODO

la voie du bâton



Gonnosuke Muso était un samouraï qui vivait à la fin du 16ème siècle. Il s'est rendu célèbre pour avoir vaincu le fameux Musashi. Il fut le fondateur de l'école Shinto Muso ryu de Jo. Mais, dans l'histoire des
arts martiaux, son image est ternie parce qu'il a organisé des duels payants pour les spectateurs et a cherché à attirer des élèves en les faisant participer à des combats arrangés. En ce sens, certains professeurs d'aujourd'hui peuvent trouver en lui un précurseur.


Peu de héros, au Japon, ont autant frappé l'imagination des japonais que Miyamoto Musashi. Maître de sabre mais samouraï sans maître, il vivait à la fin du 16ème siècle.
Les faits d'armes et les aventures de Musashi dans le Japon ancien ont été relatés dans des romans et ont inspiré de nombreux films. Son personnage avait tout d'un héros. Tel un héros du Far West américain, il était solitaire. S'abstenant de toute relation avec les femmes, il avait dédié sa vie à la voie du sabre.

Enfant, il était ce que l'on appelle aujourd'hui, un enfant difficile. Très jeune, il s'engagea du côté du bafuku Toyotomi et participa à côté de milliers de jeunes de son âge à la fameuse bataille de Sekigahara en 1600. Au cours de cette confrontation, les troupes de Toyotomi furent littéralement massacrées par celles de son vainqueur leyasu Tokugawa. Sauvé par miracle de cette boucherie, Musashi décida alors de se consacrer à la voie du sabre pour devenir un vrai samouraï. Il entreprit dès lors et pour de longues années un voyage dans le Japon. Il entama un `mushashugyo', période d'étude intense. Il alla de dojo en dojo, rencontrant autant de bons maîtres de sabres que possible afin d'apprendre et de tester son habileté... au cours de duels à mort.
On dit qu'il aurait tué plus de soixante adversaires et que même, en une occasion, il en décima vingt. Il emporta une autre fois un combat qui l'opposa aux fameux moines du temple Hozoin, armés de leur redoutable yari - une longue lance -. Plus tard, il vainquît le célèbre Shishido Baiken, un maître de kurasigama, une arme terrifiante composée d'une faucille reliée par une chaîne à une boule de fer.

Et pourtant, après une vie bien aventureuse, il décéda à l'àge de 61 ans dans son lit, retiré dans un ermitage situé dans la province de Kumamoto. Dans les dernières années de sa vie, ii consacra son temps à sculpter des sta tues de Bouddha et à écrire son célèbre ouvrage sur la stratégie : Ecrit sur les Cinq Roues.

Mourir dans son lit était en ce temps un exploit et cela laisse supposer que Musashi possédait une technique supérieure et que de plus il a toujours été vainqueur. Et pourtant, non ! Il fut battu une seule fois. Cette fois-là, il affrontait un adversaire armé d'un simple jo, un bâton et il ne conserva sa vie que grâce à la générosité de son vainqueur. Lui qui avait dominé tous ses adversaires, qui maniaient tous des armes plus terrifiantes les unes que les autres, fut vaincu par un guerrier armé d'un bâton en chêne massif de quatre pieds de long.
Certes, dans de nombreuses civilisations de par le monde, le bâton - court ou long - a été entre des mains expertes une arme de grande efficacité, mais nulle part au monde, il ne fut considéré, comme il le fut au Japon, comme un art. Avec cependant une restriction. Le jo ne fit en effet jamais partie de l'arsenal des samouraï. Ces derniers préféraient de loin les sabres, les lances et les arcs ; ils considéraient les bâtons comme trop vulgaires pour daigner consacrer du temps à étudier leur maniement. De nos jours encore, certains maîtres de bujutsu considèrent avec dédain le jo.


Malgré son origine paysanne, puisqu'utilisé à l'origine plus par des fermiers que par les nobles, le jo ou le bo
- bâton long - a été dans maintes occasions supérieur aux armes considérées comme plus nobles tels le sabre ou la lance.
Dans l'histoire du bujutsu, on doit à Gonnosuke Muso - le vainqueur de Musashi - le développement du jo. Il fut le fondateur du Shindo Muso ryu de jojutsu. Dans le fameux roman de Eiji Yoshikawa sur la vie de Musashi, l'auteur le dépeint comme le fils d'une veuve de samouraï de modeste extraction. En réalité, il appartenait à une très riche famille de samouraï et loin d'avoir vécu une existence modeste, il reçut une excellente éducation et vivait dans une relative opulence.
Très jeune, il apprit le Katori Shinto ryu et surtout l'art du bojutsu. Particulièrement doué, il reçut très rapidement son diplôme. A partir de cet instant, il alla étudier le bujutsu de l'école Choju ryu ainsi que celui de nombreuses autres écoles et en particulier le Kashima ryu, fondé par un fameux maître de sabre, Tsukahara Bokuden, qui était tout aussi célèbre pour sa maîtrise du bojutsu. Ainsi, après avoir appris et développé son expérience auprès de maîtres de différentes écoles, il partit pour s'installer à Edo, la capitale du Japon où régnait la famille du shogun Tokugawa. Là, il ouvrit son dojo. En ce temps là, la création d'un dojo n'était pas une chose facile. Si le nouveau maître qui venait s'installer en un endroit où d'autres maîtres enseignaient déjà, il fallait, si on voulait avoir quelques chances de succès, comme on dirait de nos jours -, se faire respecter. Les maîtres, déjà installés, ne manquaient jamais d'aller rendre visite au nouveau venu pour lui demander poliment "de leur donner une leçon", un euphémisme pour un défi ! Cette tradition du Ippon shobu ne débuta pas avec Gonnosuke Muso, mais il fut selon les chroniques anciennes un de ceux qui mit le plus à profit cette coutume.

En effet, il s'arrangeait pour que les samouraï qui le défiaient acceptent le combat en public. Là, il demandait aux spectateurs de payer pour assister au duel. Dans les premiers mois de son arrivée à Edo, Gonnosuke Muso livra de nombreux combats contre de très grands maîtres de bujutsu, qu'il écrasait grâce à sa technique foudroyante du jo. Sa réputation grandit. Et il était évident que son destin devait croiser celui d'un autre jeune maître, dont la réputation était elle aussi grandissante dans cette ville de Edo. Une confrontation entre Gonnosuke Muso et Miyamoto Musashi était inéluctable.
Il existe de nombreuses versions de cette confrontation. Ainsi, pour certains, elle eut lieu alors que Musashi était encore en plein périple d'initiation. Il recherchait deux de ses compagnons de route qui avaient disparu. Passant devant une ferme - celle de Muso -, il jeta un oeil au travers de la fenêtre et vit une lance suspendue au mur. Il en conclut, un peu rapidement, que ses compagnons étaient là. Muso surprit Musashi en train d'épier par la fenêtre et l'attaqua avec son jo. Le combat ne put départager les assaillants. Une autre version raconte qu'alors que Musashi était en train de terminer la fabrication d'un arc, il fut interrompu par Muso qui le défia en duel. A ce moment, Musashi aurait bondi sur ses jambes et frappé avec une rare violence, avec son arc, sur la tête de Muso, lui infligeant ainsi une humiliante défaite. La version la plus connue est celle-ci : Au cours du combat, Muso attaqua la tête de Musashi qui bloqua en croisant ses sabres - juji doma -. Cette version est vraisemblable mais il ne semble pas que Musashi ait combattu Muso avec deux sabres car rien dans ses écrits ne mentionne ce détail. Ce que l'on peut dire, c'est qu'au cours d'une première confrontation entre ces deux fameux combattants, Musashi l'emporta assez facilement. La facilité de la victoire - comment ? on ne peut l'affirmer- ternit de façon considérable l'honneur et la réputation de Muso. Il prit alors la décision de confier son dojo à son meilleur disciple et partit se retirer dans une hutte, au nord de la région du Kyushu, sur les pentes du Mont Homan. Vivant comme un reclus, jour après jour, il méditait sur sa défaite et pratiquait assidûment avec son bo. Après des mois d'un entraînement intensif, il constata avec amertume que son art du bo ne pouvait l'emporter sur le sabre de Musashi. Finalement, alors que son coeur était rempli d'amertume, il eut une vision. Au cours de ce rêve - les japonais font toujours référence à une inspiration divine à chaque fois qu'un ryu se créait - il eut une révélation : il fallait couper son bo de la longueur d'un pied. Avec une arme plus légère mais plus courte, il mit au point les techniques qui sont devenues les bases du Muso ryu de jo.

Ce fut un autre homme qui revint à Edo. Armé de son jo. il partit à la recherche de Musashi. Lorsqu'il le retrouva, Il le défia. Musashi accepta le duel. Dès les premiers instants du combat, il comprit qu'il avait, cette fois-ci affaire à un adversaire redoutable. Le jo, tout en offrant l'avantage d'être comparable à un sabre, est plus léger et donc plus maniable. De plus, il peut être utilisé par les deux bouts. Ses attaques sont foudroyantes. Il peut être utilisé à une distance longue mais aussi à une distance rapprochée. Musashi n'avait jamais affronté une arme aussi redoutable ! A un moment, Musashi se retrouva au sol, sentant la pointe rugueuse du jo de Muso appuyée sur sa gorge. Alors qu'il se disait que sa dernière heure était arrivée, la pression du jo se relâcha. Muso lui laissa la vie sauve ! Pourquoi Muso ne mit-il pas à profit son avantage ? Peut-être parce que Musashi l'avait épargné lors de leur première rencontre ? Peut-être voulut-il montrer que le jo était une arme de vie, qui pouvait vaincre sans tuer ?

Malgré cette fabuleuse victoire et les qualités de coeur que Muso démontra lors du combat contre Musashi, il laissa dans l'histoire des arts martiaux une image controversée. Même s'il est considéré, en tant que fondateur du Shindo Muso ryu de jo - une école fondamentale qui donna elle-même naissance à de nombreuses autres écoles de jo - comme grand maître de bujutsu, son image a été ternie par son côté "show business". N'a-t-il pas été le premier à organiser des combats en public et à faire payer les spectateurs. On lui reproche aussi d'avoir mis au point des combats arrangés - des cascades comme on dirait aujourd'hui - pour attirer des élèves.

Gonnosuke Muso n'est-il pas tout simplement le précurseur d'une forme de démonstration-spectacle si répandue dans le milieu des arts martiaux du 20ème siècle ?


 

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